C’est à tort que certains prêtent au cardinal Joseph Ratzinger une attitude hostile envers les œuvres de Maria Valtorta. Comme Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, il eut à défendre la législation de l’Église en la matière en rappelant la mise à l’Index puis la suppression de celui-ci.
Mais s’il est certain que l’opinion personnelle du cardinal Ratzinger fut réservée de prime abord  envers Il Poema dell’Uomo-Dio, celle-ci a évolué vers un accueil sans réserve comme nous allons le voir.  Cette évolution fut aussi celle du P. Roschini (1900-1977) ou de Mgr Laurentin (1917-2017) en leurs temps.

Dans les années 80′, la réserve du cardinal Ratzinger.

En 1985, quatre ans après sa nomination, il eut à se prononcer sur l’Œuvre de Maria Valtorta à la demande du Père Losacco, un prêtre du diocèse de Gênes. Il ne lui répondit pas directement mais par la voie hiérarchique.
Dans sa lettre du 31 janvier 1985 au cardinal Siri, archevêque du diocèse, il rappelle l’historique de la mise à l’Index puis de sa suppression : c’est sa fonction de le faire. Mais il exprime aussi une opinion personnelle : il n’est pas favorable à la diffusion de l’Œuvre de Maria Valtorta en raison de son possible impact sur les chrétiens « les plus naïfs ».
Si cette opinion dénote un souci pastoral tout à fait conforme au rôle des évêques elle reste, par certains côtés, contradictoire avec la confiance éclairée que l’Église accorde aux fidèles pour discerner par eux-mêmes de telles révélations privées [1]Cf. Notification sur la suppression de l’Index des livres interdits, cardinal Ottaviani, 14 juin 1966 et Catéchisme de l’Église catholique § 67..
Il laisse le cardinal Siri libre de la réponse à apporter. Il n’y a donc aucune obligation, ce qui est conforme à la nouvelle orientation de l’Église en la matière : pas de censure, mais un éclairage des consciences matures. Il faut se souvenir qu’âgé de 36 ans il avait participé à la préparation, comme théologien (peritus) du cardinal J. Frings, à la séance du 8 novembre 1963 où ce cardinal déclara en pleine assemblée conciliaire et sous les applaudissements :

Nul ne peut être condamné sans avoir été entendu, sans avoir eu la possibilité de se défendre et aussi de se corriger. La procédure du Saint-Office ne répond plus à notre temps et est pour beaucoup un objet de scandale (source).

Il exprime donc au cardinal Siri une opinion personnelle d’autorité sur une œuvre qu’il n’avait manifestement pas lue. Il ne mentionne pas de dangerosité avérée mais un risque potentiel auprès d’une frange des fidèles les plus fragiles. Il n’y a donc ni condamnation, ni interdiction dans ses propos, mais mise en garde pastorale.
Pie XII en son temps, avait exprimé une opinion personnelle tout à fait opposée en encourageant, sans ambiguïté, l’Œuvre de Maria Valtorta qu’il avait lue. En la matière, il est le juge suprême, mais son opinion était personnelle comme celle du cardinal Ratzinger.
En 1988, une canadienne aurait écrit à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi pour demander si l’ouvrage de Maria Valtorta avait été bien mis à l’Index et si cette condamnation restait valable. Le secrétaire de la Congrégation (et non le cardinal Ratzinger) aurait répondu, le 9 septembre 1988 :

Il est vrai que le Poème de l’Homme-Dieu de Maria Valtorta a été mis à l’Index en 1959 et a été décrit par L’Osservatore Romano (6 janv. 1960) comme une version complètement romancée de la vie de Jésus. L’Index a, depuis, été supprimé, mais les raisons pour la censure originale sont toujours valides ; cet ouvrage est un ensemble de fantaisies enfantines, d’erreurs historiques et exégétiques, le tout mis dans une veine subtilement sensuelle.

Le clerc chargé de la réponse a tout mélangé. L’œuvre a été mise à l’index pour une seule raison : le défaut d’imprimatur [2]Canon 1385, § 1, alinéa 2 du Code de droit canon de 1917 en vigueur à l’époque.. Mais on sait aujourd’hui que ce fut un manque de loyauté, une forfaiture, de certains membres du Saint-Office commise juste après la mort de Pie XII [3]L’imprimatur fut accordé par Mgr Barneschi, mais réfuté par le Saint-Office au motif que l’évêque était en poste en Afrique du sud. Trois évêques italiens se proposèrent alors, successivement, d’accorder l’imprimatur. Ils furent empêchés par le Saint-Office qui fit pression sur eux à l’insu de Pie XII. Aussi quand la mise en l’Index intervint après la mort du Pape, ce n’était que le résultat d’une manœuvre montée de toute pièce contre l’avis positif du Souverain Pontife défunt. Un des protagonistes fut démis de ses fonctions par Pie XII pour une affaire similaire (Cf. F.-M. Debroise, À la rencontre de Maria Valtorta, tome 1, sa vie, CEV 2019, page 95 et suivantes..
D’autre part on note de grandes approximations dans la lettre de ce secrétaire :

  • L’article de l’Osservatore romano parle d’une vie de Jésus mal romancée et non pas complètement romancée, ce qui est différent.
  • De plus, il ne parle pas « d’un ensemble de fantaisies enfantines, d’erreurs historiques et exégétiques, le tout mis dans une veine subtilement sensuelle ». Cette citation est reprise d’un article du Père Giovanni Caprile dans Civiltà cattolica en date du 1er juillet 1961 qui écrivait à propos de la seconde édition :

(Cette œuvre est) un monument de la puérilité, des fantasmes et des faussetés historiques et exégétiques, diluées dans une atmosphère subtilement sensuelle, dues à la présence d’un essaim de femmes à la suite de Jésus. Un monument, bref, de pseudo religiosité.

Attribuer ce méli-mélo de sources diverses mises sur un même plan au cardinal Ratzinger, est lui faire injure, car la loi de l’Église catholique, dont il est le gardien, s’exprime dans le recueil des Actes du Saint-Siège [4]Aujourd’hui consultables en ligne. et non dans des opinions du moment. Qu’on se rassure en effet : La Civiltà cattolica changea d’attitude par la suite : elle parla par deux fois de l’œuvre de Maria Valtorta, une première fois le 22 décembre 1979 dans une lettre rassurant un lecteur sur le caractère licite et édifiant de sa lecture malgré la mise à l’Index, une seconde fois le 4 octobre 1986 pour réprimer un livre ouvertement hostile à Maria Valtorta et à ses écrits [5]Pro e contro Maria Valtorta, pages 220-221 et 232-234..
Cette revue jésuite ne fut pas la seule à évoluer : le cardinal Ratzinger le fit aussi dès lors qu’il prit le temps d’examiner l’Œuvre de Maria Valtorta par lui-même. L’occasion lui fut en effet donnée.

 Années 90 ‘ : Le Nihil obstat en lettres privées du Cardinal Ratzinger.

Il lisait volontiers l’Homme Nouveau, un magazine dirigé alors par Marcel Clément. L’abbé André Richard y publiait régulièrement des articles très favorables à la mystique italienne. Ce qui donna l’occasion au cardinal Ratzinger d’intervenir. Mais le mieux est de lire ce qu’en dit Geneviève Esquier, journaliste à Marie de Nazareth raconter les faits dont elle fut témoin directe :

Quand j’étais journaliste à L’Homme Nouveau, dans les années 90, nous publiions des articles très positifs sur Maria Valtorta, jusqu’au jour où le cardinal Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, a écrit à Marcel Clément, directeur du journal qu’il connaissait bien, pour lui demander de suspendre les articles sur Valtorta, au motif qu’il y avait quelques doutes sur l’orthodoxie de ses propos, notamment en matière de théologie du mariage. Il se demandait s’il n’y avait pas quelques relents de jansénisme chez elle et voulait prendre le temps d’étudier ses écrits.
Marcel Clément a réuni la rédaction du journal pour nous annoncer que non seulement pendant un temps indéfini, on ne publierait plus rien sur Maria Valtorta, mais qu’on suspendait aussi la vente de ses livres à la librairie de l’Homme Nouveau, où on en vendait beaucoup !
À peu près un an plus tard, le cardinal Ratzinger a à nouveau écrit à Marcel Clément pour le remercier de son obéissance et pour lui dire qu’il pouvait reprendre la publication et la vente des ouvrages de Valtorta, car ils ne contenaient rien qui aille contre la doctrine de l’Église. (Pour info, le cardinal Ratzinger était un lecteur très assidu de l’Homme Nouveau).
Hélas, je ne possède pas copie de cette lettre qui doit se trouver dans les papiers de Clément, ou même encore dans les dossiers de l’Homme Nouveau. Mais j’en ai été le témoin oculaire et auditif !

La rédaction de Marie de Nazareth rajoute : « nous recherchons cette lettre actuellement dans les archives de l’Homme Nouveau, mais le témoignage est très fiable ». Effectivement, il est corroboré par une autre personne qui souhaite cependant rester anonyme.
Ce « Nihil obstat » du Préfet de la Congrégation pour la foi a été confirmée par Mgr Roman Danylak administrateur apostolique de l’Église gréco-catholique pour l’est-canadien : le cardinal Ratzinger, écrit-il, « en lettres privées, a reconnu que cette œuvre est exempte d’erreurs de doctrine ou de morale » [6]Imprimatur pour le site du Frère Chrysostome, 13 février 2002.
C’est dans ce contexte qu’on doit comprendre le changement d’attitude de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.
Dans Pro e contro Maria Valtorta (pages 280/281), Emilio Pisani rapporte que le 30 juin 1992, il eut l’occasion de se rendre au Palais du Saint-Office où un prélat de la Secrétairerie d’État (le Dicastère le plus proche du Pape) lui aurait signalé que « Là-haut » on avait changé d’avis sur Maria Valtorta et que sa vie de Jésus pouvait être considérée « comme un bon livre ». Ce qui enclencha l’imprimatur conditionnel de la conférence des évêques d’Italie que certains estiment être une condamnation, mais qui est la simple traduction pastorale et « diplomatique » de l’attitude à avoir envers les révélations privées qui ne sont « crues que de simple foi humaine » [7]Pie X, Encyclique Pascendi Dominici Gregis, § 75 du 8 septembre 1907.. Pie XII, en d’autres termes, avait fait de même.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la lettre qu’oppose le 11 mai 1993, Mgr Raymond Boland, évêque de Birmingham en Alabama, à une question d’un certain Terry Colafrancesco, lecteur passionné de Maria Valtorta [8]Texte de la lettre en anglais..

 L’accueil du Souverain pontife dans les années 2000.

Sur la fin de son pontificat, le cardinal Ratzinger eut à béatifier plusieurs défenseurs affichés des œuvres de Maria Valtorta. On n’imagine pas qu’il put le faire si l’Œuvre avait été condamnée à plusieurs reprises, voire même si ces bienheureux s’étaient laissés aller à la lecture d’œuvres futiles, mal romancées, comme le jugea si malencontreusement l’Osservatore romano.
Dans la dernière année de son pontificat, Benoît XVI béatifia coup sur coup, Mère Maria Inès du Très Saint-Sacrement (1904 –1981), fondatrice des Missionnaires clarisses du Très saint Sacrement. Elle avait demandé qu’un exemplaire de l’Évangile tel qu’il m’a été révélé figure dans chacune des maisons qu’elle avait fondée, puis le 29 septembre 2012, le Père Gabriele Allegra, bibliste traducteur de la Bible en chinois, ouvertement favorable à Maria Valtorta dont il confirmait l’inspiration divine.
Il entreprit enfin la béatification de Mgr Luigi Novarese (1914-1984) que le Pape François a achevée. Ce prélat connaissait Maria Valtorta qu’il rencontra, ainsi que sa vie de Jésus qu’il appréciait pour en avoir entendu parler à la Secrétairerie d’État de Pie XII, par son ami, Mgr Carinci.
Les cérémonies du cinquantième anniversaire de la mort de Maria Valtorta (15 octobre 2011) se sont déroulées sous la présidence de Mgr Pier Giacomo De Nicolò sur Catholic hierarchy, ancien nonce apostolique. La commémoration a eu lieu à la Santissima Annunziata de Florence où Maria Valtorta est enterrée, un haut lieu des Servîtes de Marie.
Les faits, comme le simple bon sens, la chose la mieux partagée au monde selon René Descartes, réfutent donc ceux qui prêtent au pape Benoît XVI une attitude hostile à l’Œuvre de Maria Valtorta.

Notes   [ + ]

1. Cf. Notification sur la suppression de l’Index des livres interdits, cardinal Ottaviani, 14 juin 1966 et Catéchisme de l’Église catholique § 67.
2. Canon 1385, § 1, alinéa 2 du Code de droit canon de 1917 en vigueur à l’époque.
3. L’imprimatur fut accordé par Mgr Barneschi, mais réfuté par le Saint-Office au motif que l’évêque était en poste en Afrique du sud. Trois évêques italiens se proposèrent alors, successivement, d’accorder l’imprimatur. Ils furent empêchés par le Saint-Office qui fit pression sur eux à l’insu de Pie XII. Aussi quand la mise en l’Index intervint après la mort du Pape, ce n’était que le résultat d’une manœuvre montée de toute pièce contre l’avis positif du Souverain Pontife défunt. Un des protagonistes fut démis de ses fonctions par Pie XII pour une affaire similaire (Cf. F.-M. Debroise, À la rencontre de Maria Valtorta, tome 1, sa vie, CEV 2019, page 95 et suivantes.
4. Aujourd’hui consultables en ligne.
5. Pro e contro Maria Valtorta, pages 220-221 et 232-234.
6. Imprimatur pour le site du Frère Chrysostome, 13 février 2002
7. Pie X, Encyclique Pascendi Dominici Gregis, § 75 du 8 septembre 1907.
8. Texte de la lettre en anglais.